C'est la conviction défendue par le psychanalyste Roland Gori qui l'illustre par la très belle citation de Walter Benjamin : "le geste de l'enfant qui essaie d'attraper la lune comme une balle est en apparence inutile et pourtant, ce geste est essentiel parce qu'il grandit l'élan du coeur, de la main et de l'esprit."

Pour l'auteur de La fabrique des imposteurs, la logique d'évaluation permanente dans notre société conduit à ne plus doter le travail d'une valeur mais d'amener les gens à se comporter d'une certaine manière en fonction de critères purement quantitatifs, formels, procéduraux. La reconnaissance n'est plus fondée sur ce que l'on produit mais c'est la reconnaissance sociale qui établit la valeur de ce que l'on produit.

Les conséquences de cette imposture se retrouvent dans nos fonctionnements collectifs : les normes (injonctions, recommandation diverses,.) se substituent insidieusement à la Loi et la politique elle-même se réduit à la rationalité gestionnaire et budgétaire délaissant une réalité plus complexe.

Pour Gori, le social dérape quand il ne se fie qu'au semblant et notre devoir est de dénoncer une entreprise de civilisation qui nous amène à regarder le compteur et pas la route. L'horizon de cette société de la norme est la société animale (la fourmilière) où chaque individu est réduit à son unité fonctionnelle et c'est par le jeu, la poésie, l'amour, la culture, bref dans l'inutile apparent que nous pouvons redonner du sens à l'existence.

Je me retrouve depuis longtemps dans cette conviction que notre devoir d'élu (et notamment en charge de politiques culturelles) n'est pas d'offrir des distractions et des divertissements calibrés pour consommateurs de produits culturels mais de donner des clés pour que chacun puisse se réapproprier la décision de penser et de choisir.