Accueil > septembre 2011




A l'arrière des dauphines

"L'origine de l'écriture se situe là, je le sais de manière confuse, dans ces quelques heures qui ont fait basculer nos vies, dans les jours qui les ont précédées et le temps d'isolement qui a suivi."

Là, où Delphine de Vigan nous emmène, c'est au coeur de la saga d'une famille aussi originale que tourmentée. A la rencontre de sa mère et de ses démissions qu'elle voudrait enfin comprendre pour pouvoir les pardonner.
Et on souffre avec elle d'affronter ce défi immense, douloureux, exigeant. Fouiller, questionner, rendre compte. Sans concessions. S'interroger constamment sur la légitimité d'une telle entreprise, sur son sens. Ne pas pouvoir faire autrement, ni écrire autre chose. Tout en faisant ce cruel constat que "l'écriture ne donne accès à rien."

Dans "Les heures souterraines" Delphine de Vigan montrait déjà son talent à faire vivre le sentiment d'oppression.

L'engagement personnel, le ton intime de ce nouveau roman lui donnent une forme d'élégance désespérée à la Bashung, si intelligemment convoqué pour le choix du titre.

La littérature, c'est tout de même autre chose...

Je vous dois une confession !
Jusqu'à ce livre, je ne savais pas grand chose de Britney Spears et, c'est déjà plus fâcheux, à peine davantage de Jean Rolin.

C'est guidé par l'enthousiasme communicatif de Nelly Kapriélan des Inrocks que je me suis plongé dans ce roman joyeusement foutraque, irrésistiblement loufoque et surtout divinement écrit.

L'histoire est étonnante - un agent mandaté par les services secrets français enquête à Los Angeles sur les menaces d'enlèvement de Britney Spears par un groupuscule islamiste - mais au fond, elle n'a aucune espèce d'importance.

Les pérégrinations de cet agent, aussi maladroit que baroque, sont le prétexte à une errance poétique dans cette ville où les bus roulent 24h s/24, ce qui plaît tant à l'auteur :"J'ai toujours eu un faible pour tout ce qui assure un service continu, tout ce qui préserve au coeur de la nuit une forme quelconque de vie, qu'il s'agisse d'un bar ou d'une chapelle consacrée à l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, même si j'ai fréquenté les premiers, il faut en convenir, plus assidument que les secondes."

Car le promeneur Jean Rolin n'est jamais caché loin derrière ce personnage attachant.

Comme dans ce cri du coeur de Wendy, une prostituée rencontrée lors du vernissage d'une boule blanche qu'un artiste italien a collé sur le toît d'un hôtel et qui s'allume,en toute simplicité (c'est Los Angeles !) quand l'artiste est en ville et s'éteint quand il est éloigné : "La littérature, c'est tout de même autre chose que cette boule blanche..."

Briser des lignes droites

Pères de famille, mes frères, ce livre s'adresse à nous !

Non que nous soyions tous, comme le père de Laurence Tardieu, d'anciens cadres de la Générale des Eaux, déchus, emprisonnés pour corruption.

Mais parce que cette lettre à un père est un pavé contre le silence, un cri pour que l'amour paternel ne reste pas corseté par les codes et les bienséances.

Dans une langue précise et rugueuse, Laurence Tardieu sonde la moindre zone d'ombre, scrute, traque, assène inlassablement ses questions comme la mer charrie les galets, interroge sans fard nos existences parce "qu'il n'y a que dans les contes que tout se fait sans accroc. La vie, elle, laisse des traces."

Elle n'affirme rien, ne juge pas : "Il n'y a pas une vérité. Il n'y a que des regards, uniques."

Elle ne s'exonère pas dans cette quête sans concession : "Les autres portent sur vous un regard qui n'est autre que le reflet de votre propre apparence."

Elle s'engage sans réserve dans son projet d'écrire, contre la volonté du père, la complexité de leur relation : "Ecrire, ce n'est pas raconter des histoires, c'est tenter d'atteindre la lisière de la vie", ou encore "L'objet de l'écriture, c'est tenter de s'approcher de ce qu'on ne comprend pas et qui nous brûle."

Car l'enjeu de cette épreuve de vérité, de ce passage au scanner d'un amour qui étouffe de n'être pas dit, c'est bien la naissance d'une femme, trop longtemps empêchée, la recheche de "la véritable identité, celle à l'intérieur de laquelle chaque être a le pouvoir de briser des lignes droites."

Eux sur la photo

Souvent, je lis un crayon à la main, pour conserver des impressions, retenir une citation, une formule.

Pas possible avec Hélène Gestern !
J'ai été happé dès la première phrase "La photographie a fixé pour toujours trois silhouettes en plein soleil, deux hommes et une femme", pris par la tension qui s'installe d'emblée dans ce roman empruntant aux codes et au rythme du suspense policier.

Hélène a perdu sa mère quand elle avait 3 ans. Elle retrouve, dans des papiers de famille, cette photo qui l'intrigue. Comme une bouteille à la mer, elle la publie dans Libération. Stéphane, chercheur expatrié à Ashford croit reconnaître son père parmi les deux hommes.

De ce premier contact, naît une formidable aventure épistolaire - lettres, mails, sms - rythmée par la découverte d'indices, d'autres photos, qui viendront peu à peu compléter le puzzle d'un passé inconnu et tisser entre les deux protagonistes une histoire d'aujourd'hui à superposer aux silences d'hier.

L'histoire va s'écrire en 12 photos, autant d'étapes d'un parcours qui s'apparente à un chemin de croix pour la narratrice, Hélène, décidée à affronter cette histoire qui lui a été cachée, ces morceaux de vie qui lui manquent.

Voici un premier roman plein de finesse, d'intelligence, de vivacité.
Et d'espoir malgré le passé douloureux que vont remuer nos deux correspondants, parce que "Une fois né, l'amour, quelle que soit la destinée qu'on lui réserve, est irrévocable."

Comme le plaisir pris à la lecture de ce magnifique texte !

Une beauté froide

Sarah, la soeur aînée de Lisa a disparu il y a 27 ans.
Ou plutôt, elle n'est jamais revenue du Groënland.

Banquises de Valentine Goby est l'histoire d'un voyage.

Voyage dans le temps, chronique de l'effacement du corps, des souvenirs de la jeune femme disparue, mémoire d'un drame jamais accepté, jamais nommé qui fige les rapports entre le père, la mère et Lisa, les glace dans l'attente.
Voyage vers cette glace où Sarah est partie se perdre, cette banquise qui elle-même s'efface sous l'effet du réchauffement climatique.
Aller-retour de la disparition de l'être cher à la disparition d'un monde.

27 ans plus tard, Lisa refait le même itinéraire et "cherche la même lumière (qui) les saisit dans une photo jamais prise".
Et se cherche elle-même, faute d'avoir trouvé sa place, y compris dans l'amour maternel "le seul endroit où tu peux tout être, tout demander sans risquer le désamour."

Sarah, musicienne, éprouvait une passion pour la version de "Since from my dear Astrea's sight" de Purcell par Alfred Deller .

On ne peut imaginer plus juste illustration musicale de ce roman d'une froide beauté que ne réchauffe pas son écriture sèche et très intérieure, à la manière d'un Echenoz ou d'un Olivier Adam.