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Un écrivain de saison

Pas plus que je n'imagine déboucher un Côtes de Provence (au hasard, la cuvée Magali de Saint-André de Figuière) au coeur de l'hiver arrageois, je ne conçois la lecture de Philippe Djian ailleurs que dans un transat, sous un soleil qui chauffe à blanc les pierres de la piscine, comme dans nombre de ses romans.

Le cru 2011, que je viens de déguster, est plutôt réussi.
"Vengeances", le titre est assez explicite, ne sort pas des rails (de coke, forcément,..) qui ont fait le succès du plus américain des écrivains français : sexe, addictions, choc des générations, tempo très rock (jolie play-list : Panda bear, Wall of Voodoo, et de vrais morceaux de PJ Harvey et The National dedans).

Tout héritier hexagonal des John Fante, Bret Easton Ellis ou Hubert Selby Jr (le meilleur, pour moi !) qu'il soit, ça reste quand même beaucoup moins noir que les vrais américains du moment - diffusés chez nous, je le salue une fois encore, par la très bonne maison de 13ème note éditions.

Regarde les hommes mourir de Barry Graham, par exemple, est autrement plus âpre, violent et inscrit dans une sombre réalité sociale.

Quand mon blog vous fait économiser 15 euros

J'ai l'habitude de ne parler ici que des livres qui m'ont plu, de partager mon enthousiasme et le plaisir de la découverte, dans un esprit constructif...

Mais faut pas pousser non plus !

C'était plutôt pas mal parti pourtant, cette histoire de prof de philo (parisien l'intello, forcément) incapable de s'attacher parce que "l'indécis ne veut renoncer à rien, et moins encore à ses rêves" (p13).

On pouvait encore espérer éviter les clichés même si dès la page 20, on sait que la grande histoire de ce livre, c'est la rencontre avec "sa petite coiffeuse".. Jennifer (forcément) et comment lui, l'homme de lettres, cultivé et raffiné va balancer entre l'attachement (mêlé de pitié) à sa petite coiffeuse et la honte de cette union quasi morganatique et contraire aux codes sociaux (d'où le titre subtil "Pas son genre").
Thèmes déjà assez abondamment traités, et avec quelle finesse, par Zweig (La pitié dangereuse) ou par Annie Ernaux (La place, La honte,..)

Alors pour bien montrer le grand écart du philosophe, il fallait corser l'affaire, il fallait que la pauvre fille se trimbale quelques autres tares.
Elle est donc divorcée, elle élève seule son fils, elle aime l'horoscope et les séries télé et surtout, oui, oui t'as trouvé : Elle vit à Arras !

Mais oui, tu sais, cette ville "qui évoque le labeur des journées harassantes, le harassement des heures qui s'enlisent" (p40).
Et c'est parti pour le festival du poncif : son héros (évidemment il l'a appelé François !) traîne sa misère sentimentale dans "les rues désolées de la ville morte", "entraîné vers les terrils engrisaillés" (p41), sous "la couleur uniformément grise du ciel" (p 43), il boit "de l'Astrébate (??), la bière locale (qui) ne fait pas voyager, elle assigne à résidence, abandonne aux portes du rêve" (p47).
Heureusement, une fois par an, il va s'amuser au Carnaval pour "le défilé des géants, suivis par une fanfare, des majorettes et une meute d'assoiffés" (p145)

Je ne sais pas comment j'ai tenu jusqu'à la fin, mais ça valait quand même le coup, ne serait-ce que pour cette phrase digne des Brèves de comptoir (p167) "la philosophie perd en spirituel après les spiritueux" !!).

Allez Vilain, on t'en veut pas finalement, ça nous fait bien marrer les clichés, même en littérature.

Mais tu sais quoi, on ne te retient pas : la prochaine fois que tu as besoin d'un cadre exotique pour poser des états d'âme nombrilistes de dandy au coeur sec, va voir ailleurs parce qu'au fond, toi non plus, t'es pas notre genre !

Sacrés Belges !

Avec ce titre simple et génial, le théâtre d'Arras proposait, voici quelques années, un rendez-vous artistique et foutraque avec tout ce qui bouge de l'autre côté du Quiévrain, une confrontation unique et improbable de musiciens, de comédiens, Flamands et Wallons mélangés comme jamais et comme nulle part ailleurs.

Que d'émotions intenses glanées au gré des propositions de Grégory Vandaele et Patrice Budzinski : grands classiques d'Adamo à Vénus en passant par Arno, découverte d'une scène musicale riche et explosive - Das Pop, Vive la Fête, Ozark Henry, Daniel Hélin..., expériences théâtrales uniques du "Bordel des contes de fées" de Peter Verhelst à un fabuleux "Dragon" monté par Axel de Booseré en passant par la version flamande de Pagnol par De Onderming..
En seulement 3 ans "Sacrés Belges !" a marqué profondément l'esprit et le coeur d'un public arrageois et régional.

Au passage, alors que le MainSquare Festival vient de livrer son édition probablement la plus cohérente et aboutie, la nouveauté est sans doute à aller chercher chez nos amis Belges pour le cru 2012 : personnellement je serais très heureux de voir ou revoir Joy (de Marc Huyghens), My Little Cheap Dictaphone ou encore Girls in Hawaï...

Ce qui faisait aussi l'ambiance de cet événement, c'est la disposition naturelle des Belges au surréalisme, à la poésie de la vie, y compris dans ce qu'elle a de plus trivial ; j'ai encore en mémoire une conférence de presse survoltée par la présence du légendaire et charismatique Jean-Luc Fonck de Sttellla.

C'est ce même esprit que je viens de retrouver dans l'étonnante "Confession de Charleroi" d'Aliocha Vandamme.

Qui d'autre qu'un Belge - "ce peuple de gens s'acharnant à faire traverser la rue à des vieilles dames qui ne demandaient qu'à rester sur le trottoir (p 42)" - aurait pu écrire cette longue conversation entre Boris et un prêtre à qui le lie une longue haine, une controverse déjantée sur l'univers "une histoire belge dont Charleroi est le centre, une Grande Eclate farceuse (p 327)", le sens de la vie ou la place de la religion dans nos sociétés occidentales "le monde chrétien n'a pas grand chose à voir avec Dieu, c'est juste un genre de société qui nous paraît meilleur parce qu'on n'en a pas connu d'autres (p 146)".

Pas de doute, Aliocha Vandamme a tout d'un Sacré Belge !