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Itinéraire d'un lecteur gâté

On me demande régulièrement comment je choisis mes lectures.

Classiquement : chroniques dans la presse, conversation avec des amis, blogs de lecteurs.
Il arrive parfois qu'un lien particulier se tisse comme avec cette recommandation avisée de Dominique A pour Barbara de Jacobsen ou plus récemment la découverte de Laura Kasischke grâce à Florent Marchet.

Ma participation à des réseaux sociaux dédiés à la littérature entraîne aussi son lot de découvertes et même l'envoi de livres pour l'opération Masse critique de Babelio ou par le site des Agents littéraires.

C'est encore par le Net que j'ai découvert l'an dernier l'existence du Prix de l'inaperçu qui avait sélectionné en 2010 le roman d'Estelle Nollet dont j'avais dit le plus grand bien quelques mois auparavant.

J'ai donc pioché aveuglément dans leur sélection 2011 en espérant en tirer quelques pépites... et j'ai fait mouche dès la première pioche !

"Un train pour Tula" du mexicain David Toscana est un roman fascinant ; celui d'une relation étrange entre le narrateur, un écrivain en herbe et son arrière grand-père présumé ; celui d'une histoire d'amour impossible (qui fait écho, par sa force, à celle de Vargas Llosa dans "Tours et détours..") aux protagonistes interchangeables à force de mises en abyme brillantes, celui d'une ville mexicaine, de ses atouts prometteurs et de son déclin inéluctable.

Si toute la sélection est de ce calibre, je n'aimerais pas être juré de ce prix ! En attendant, rendez-vous les yeux fermés à Tula, pour une grande claque littéraire garantie.

Mon candidat pour 2012

J'aime bien Jean-Louis Borloo. Pour l'avoir souvent cotoyé dans la vraie vie, à Lille comme à Paris, je sais qu'il est - à la différence d'un Bayrou par exemple - authentiquement respectueux de l'autre, ouvert, humaniste. Dans l'action - Valenciennes, rénovation urbaine, Grenelle de l'environnement - il a été convaincant et a obtenu de réels résultats.
Son départ de l'UMP est courageux, sa démarche d'Alliance républicaine, écologiste et sociale est séduisante. J'aime bien sa façon de renvoyer la majorité à ses propres turpitudes : "Pourquoi serait-ce moi qui fragilise la majorité ? Pourquoi ce ne serait pas Sarkozy l'élément de fragilisation ?"
Mais bon sang, Jean-Louis, qu'es-tu allé faire à la réunion de groupe UMP même pas une semaine après ton coup d'éclat ?
Je te l'avoue, je ne suis pas rassuré par ton côté "Retenez-moi ou je fais un malheur" (mais surtout retenez-moi bien!) !

J'aime bien François Hollande, sa volonté de revenir à un exercice plus équilibré de la Présidence, "normal" dit-il, sa priorité donnée à la jeunesse.
Sa posture de rencontre d'un homme avec les Français ne peut que séduire un gaulliste.
Mais franchement François, que restera-t-il de tout ça quand tu seras passé à la lessiveuse des primaires et à l'exercice de synthèse improbable de Valls à Mélenchon ?

J'aime bien Nicolas Hulot. Je suis en phase avec les écologistes sur leur approche de la culture (ils sont un peu les seuls à en parler d'ailleurs..), de la vie démocratique (non-cumul des mandats, participation des citoyens,..). J'aime leur authenticité , leur attitude dans la vie publique.
Mais tu vois, Nicolas, si tu triomphes de cette titanesque primaire avec Eva Joly, tu devras traîner tous les ayatollahs de l'irresponsabilité anti-nucléaire, les donneurs de leçons anti-tout.. as-tu vraiment envie de ça ?

J'aime bien Dominique de Villepin. Son panache, sa vision épique de la grandeur de la France, l'audace de ses propositions - revenu citoyen, réforme institutionnelle avec un gouvernement réduit, 8 régions, moins de parlementaires,... - Je voudrais croire qu'il a changé depuis le CPE et une gestion de Matignon pas si flamboyante.
Mais tu vois, Dominique, ce dont je voudrais surtout être convaincu, c'est que tu prépares vraiment autre chose qu'une arme de dissuasion et de vengeance post-Clearstream.

Primaires socialistes et écologistes, procès Clearstream, congrès fondateur de l'Alliance borlooiste.. j'attendrai donc encore un peu avant de trouver le candidat pour lequel m'engager !

Dépaysement

Quelques jours de coupure bienvenus et mis à profit pour une plongée dépaysante dans la littérature européenne.

"Voir Venise, mourir à Varanasi" est un roman de construction déroutante : juxtaposition de deux parties, dont le narrateur (ou les narrateurs ?) est un journaliste anglais (comme l'auteur Geoff Dyer), critique d'art aussi brillant que superficiel dans la partie vénitienne, observateur attentif et assagi de ce bout du monde mythique et mystique en Inde.
Il faut accepter d'abandonner la recherche d'une logique et même d'un lien entre les deux parties pour savourer l'humour grinçant so british notamment dans la peinture du monde de l'art contemporain et garder en soi les échos de la quête d'essentiel sur les bords du Gange. On referme ce livre animé d'un sentiment paradoxal, aussi frustré qu'ému.

La forme de "Hors-Service"de Solja Krapu est plus classique, c'est le sujet qui est plus original : Eva-Lena mène une vie bien rangée d'enseignante de langues en Suède, régnant sur son collège comme sur sa famille au prix d'une organisation parfaite mais sans fantaisie.. jusqu'au jour où elle reste malencontreusement enfermée dans le local à photocopies de l'tétablissement, un vendredi soir.
Cet incident mineur va remettre en perspective ce quotidien trop huilé et déclencher des remises en cause familiales et professionnelles, le tout sur un ton jubilatoire et tragi-comique.
Une belle découverte que l'on doit aux Editions Gaïa dont j'ai déjà chroniqué le travail ici et qui oeuvrent particulièrement à la diffusion de cette littérature nordique.

Tenir la joie

La fidélité n'est pas un sujet pour un blog. Trop intime ou trop philosophique.

Et pourtant, ceux - ou plutôt quelques-uns - dont j'ai envie de vous parler ce soir creusent avec constance un sillon, construisent (avec plus ou moins de bonheur) dans la durée un univers, un discours, une pratique et s'efforcent de "tenir la joie".

Le style fluide et presque trop facile de Nicolas Fargues, si proche de nos émotions de lecteurs et si perspicace sur nos petits quotidiens aurait tôt fait de le classer parmi les auteurs "sentimentaux" à la mode, façon Gavalda ou Pancol.
Mais l'engagement et la sincérité de ce beau gosse sont entiers. Son dernier roman, "Tu verras" est bouleversant de cruauté autant que d'humanité; il en fallait pour bâtir une histoire sur la mort d'un fils de 12 ans sans jamais tomber dans le "lacrymalisme" ni le voyeurisme comme il fallait tout le talent et la sensibilité d'un grand écrivain qui se confirme livre après livre.

Bruno Blier est depuis 1995 l'entaîneur de l'équipe de basket féminin d'Arras avec laquelle il a gravi une à une toutes les marches vers la reconnaissance internationale. Il est l'un des hommes de base de cette formidable aventure qui a mené Arras en finale de coupe d'Europe. Sans m'immiscer dans la gestion du club, dont bien des données m'échappent, l'idée évoquée avec force et récurrence dans la presse, qu'on le laisse (ou le prie) d'aller voir ailleurs me semble un gâchis humain et affectif et un mauvais signal au moment où le club cherche à gérer sa crise de croissance.

J'ai déjà dit ici tout le bien que je pensais de l'album de Bertrand Belin. Sa prestation sur scène, la semaine dernière à Roubaix, en est un formidable prolongement qui met en lumière la poésie de l'homme, sa générosité et la très belle équipe qu'il forme avec ses musiciens, dont la lumineuse batteuse Tatiana Mladenovitch.

Enfin, je me serai bien passé de souligner la triste constance, voire l'obsession du ministre de l'intérieur Claude Guéant, à stigmatiser les musulmans et à souffler sur les braises de l'intolérance et du rejet de l'autre. Service commandé ? Vraie conviction ou naïveté tactique ?
Dans tous les cas, c'est le seul qui ne mérite pas le titre de ce billet.

Vite, du sang neuf !

Je n'avais rien de particulier à dire sur les cantonales, nouvelle étape de la chronique annoncée de la fin du sarkozysme - j'ai déjà dit à peu près tout ce que j'en pensais - et échéance qui cumulait les handicaps : scrutin illisible en milieu urbain, renouvellement tronqué avant la réforme territoriale.. tout était réuni pour que triomphent les partis de l'ignorance et de l'indifférence.

Mais les échanges de commentaires et de témoignages semblent indiquer une crise plus profonde de la représentation démocratique : les mots que l'on m'écrit sont durs : "un système à bout de souffle avec des gens qui ne représentent plus personne" mais pas étonnants quand on sait que le conseiller général type est un homme de 57 ans qui a toutes les chances d'avoir déjà un autre mandat (52 députés et 37 sénateurs ont ainsi été élus ou réélus).

Pour les présidentielles, cette même interrogation, Où est mon candidat ?, est bien formulée par Léonor de Bailliencourt.

Ou par Claude Askolovitch, à propos de François Hollande, candidat pourtant plus crédible et sympathique que la moyenne, mais qui "nous parle comme on nous parlait il y a trente ans, un siècle, comme si la tradition ne s’épuisait jamais de ces humanistes de préfectures, et la République n’en finissait jamais de se reproduire à l’identique."

Les structures partisanes, modèles d'organisations verticales et caporalisées, réduites au fan-club depuis le quinquennat, sont-elles encore adaptées à l'heure de l'organisation en réseaux et de l'échange sans frontières ?

Je veux pourtant croire encore qu'il soit possible de faire émerger de nouvelles pratiques, de nouveaux acteurs, plus représentatifs de la diversité et de la richesse de la société.. un peu comme sur la scène musicale où j'ai découvert avec enthousiasme hier, dans les bacs d'un des plus grands disquaires de Londres que la France n'avait pas vocation à jouer en deuxième division : ils s'appellent The Shoes et ont réveillé la scène Rémoise avant de conquérir Londres et l'Europe : un extrait en espérant qu'ils auront des cousins en politique !